Julio et les autres

17 mars 08 at 17:59 | In Billets d'humeur, |Françoise |

Recyclés
© F.

 
Cet été, sur une aire d’autoroute, je rencontre cinq personnes noires. Comme elles on l’air de me reconnaitre, je vais vers elle pour les saluer et je leur demande : Vous êtes d’où ? — De Caen — Oui, d’accord mais vous êtes d’où ? — Ben… de Caen. Heureusement, j’ai compris à temps (sic) et je n’ai pas insisté. C’est là que j’ai compris toute la profondeur de ma mission.
   — Brice Hortefeux¹.

Les familles viennent d’où ? — Du quartier. — Mais… l’origine ?
  — Nicolas Sarkozy².

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Lettre ouverte à la République (extrait)

Serions-nous revenus aux âges sombres de notre histoire où des rafles de sinistre mémoire étaient organisées ? Comment comprendre que des contrôles systématiques visant, entre autres, à débusquer des étrangers en situation irrégulière se convertissent en suspicion systématique à l’égard de tout individu ayant des traits non-européens ? Comment comprendre que cette apparence en fasse automatiquement un suspect pour lequel on déploie des moyens administratifs et judiciaires dont le seul but est d’accélérer les procédures d’expulsion. Sans laisser à la Justice le temps de réfléchir et statuer sereinement sur les cas qui lui sont soumis ? Serions nous revenus au temps de la justice expéditive ?
   — Les citoyens, actuels et en devenir, du lycée V.H. Basch de Rennes.³

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Mardi 4 mars [2008], la classe de Julio, Angolais sans-papiers arrivé à Rennes il y a presque un an, va visiter un lycée professionnel dans l’agglomération bretonne. Mais sur le chemin du retour, dans le métro rennais, un banal contrôle d’identité va le précipiter dans une escalade judiciaire.

Julio n’a pas de chance. Il n’est pas blanc, blond, et n’a sans doute pas les yeux bleux. Mais le préfet à du cœur, il a annoncé, mardi soir, qu’il était prêt à régulariser Julio « à titre exceptionnel et humanitaire ».⁴

Maria n’a pas eu de chance non plus, sans doute est-elle un peu trop bronzée ?

Elle a un passeport en règle. Elle décide de venir voir sa cousine, étudiante et jeune fille au pair en région parisienne. Aucun problème à l’horizon ! Sa soeur organisera son séjour… vive la famille ! […] À 9 heures, sa cousine Karla attend à l’aéroport de Roissy-Charles de Gaulle. L’avion a atterri depuis déjà quelque temps, mais elle attend toujours. Personne ne peut dire où est Maria, qui ne parle pas un mot de français. Sa cousine est inquiète, elle remue ciel et terre. On lui conseille enfin de voir la Croix rouge, qui lui apprend que Maria est à la Zapi 3, le centre de rétention de l’immigration. On précise à Karla que Maria n’a le droit de communiquer ni avec sa famille au Mexique ni avec sa famille en France. Que lui reproche-ton ? Des choses extrêmement graves : ne pas avoir une attestation signée de logement (avec preuve d’identité) ou une réservation ferme d’une chambre d’hôtel. Mais aussi de ne pas avoir une attestation d’assurance de rapatriement en bonne et due forme — même si elle possède une carte bleue ! On reproche aussi à la touriste mexicaine de ne pas avoir sur elle, en euros, la somme minimum de 25 euros par jour pour toute la durée du séjour. […] À midi, on nous apprend que Maria n’est plus au centre, mais en zone d’expulsion. On me laisse entendre que si Maria refuse l’embarquement, elle reviendra au Zapi et repassera demain devant un autre instructeur, qui sera sûrement « moins rigide » ! À trois heures, je rappelle. « On » ne sait pas […] Dix minutes plus tard, on me dit que Maria a été embarquée sur le vol Aeromexico AM005 de 14 h 10.

Lors d’une allocution, le mardi 11 mars 2008 — à l’occasion d’une cérémonie de remise de décrets de naturalisation — à la préfecture de Toulon, Mʳ Sarkozy prononça ces mots inoubliables :

La France [est] un pays de tolérance, un pays de liberté, un pays de démocratie. Ce sont des valeurs qui méritent d’être défendues, ce sont des valeurs qui méritent que l’on se batte pour elles. […]

L’égalité constitue le principe fondamental de la Nation française. Et en tant que Président de la République, je suis le garant de ce principe. La République ne saurait donc tolérer le moindre signe de discrimination ou d’injustice liée aux origines. […]

Pour Julio, Maria, et tous les autres, les défenestrés, les humiliés, les battus, les enfermés, nous devrons nous rappeler combien de fois Mʳ Sarkozy a dit le sourire aux lèvres la main sur la cœur avec tant de conviction et de sincérité, ce genre de paroles.

Nous ne devrons pas oublier que la machine-à-repérer-au-faciès, la machine-à-arrêter les bronzés, les noirs, les bridés, les forcément-pas-français-de-souche, la machine-à-quotas-à-respecter, la machine-à-enfermer-expulser, continue son sale travail. Pilotée de main de maître par Mʳ Hortefeux, exécuteur zélé des ordres de son patron — Mʳ Hortefeux si conscient de toute la profondeur de sa mission — la machine infernale ne s’est jamais arrêtée de tourner.

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1. Dans Le Canard enchaîné du 19 Décembre 2007, cité entre autres par Sébastien Fontenelle.

2. Libération : À Toulon, le 11 Mars 2008, la visite d’un atelier consacré à « l’autorité parentale » donne lieu à cet échange avec une travailleuse sociale : « Les familles viennent d’où ? — Du quartier. — Mais… l’origine, insiste Sarkozy. — On n’a pas vraiment de statistiques… » Il tourne les talons.

3. Politis : Suite à la procédure d’expulsion ayant visé un des élèves mineurs de l’établissement, des professeurs et élèves du lycée V.H. Basch de Rennes publient une lettre ouverte à la République.

4. Rue89 : […] Julio, qui est scolarisé dans une classe spéciale de remise à niveau, répète qu’il a 16 ans. Il dit être né le 17 novembre 1991. Mais les forces de l’ordre en doutent, et lui donnent deux ans de plus. Dès le début de sa garde à vue, le jeune est envoyé au CHU, où l’on examine les sans-papiers pour déterminer leur âge. Selon qu’un jeune est mineur ou majeur, ce n’est en effet pas le même droit qui s’applique. S’il est certes régularisable, un majeur est aussi expulsable. Pour le médecin, qui pratique d’abord une radiographie du poignet pour déterminer sa densité osseuse, l’âge de Julio reste contestable. S’en suit alors un double examen, pileux et génital. À l’issue de la consultation, la PAF (Police de l’Air et des Frontières) argue, sur la base du compte-rendu médical, que l’élève du lycée Victor-et-Hélène-Basch a 18 ans révolus. Le juge des libertés, décide donc qu’il est expulsable. Julio est envoyé au centre de rétention le plus proche, en périphérie de Rennes. Il y restera huit jours.

Rue89 : […] Dans le cas des deux jeunes Congolaises, outre cette radio du poignet, il y a également eu « un examen plus approfondi » puisque le médecin expert, qui se trouve être le même dans ces deux affaires distinctes, a également voulu procéder à un « test de puberté », contre lequel s’élèvent les militants RESF. En se basant sur la pilosité des aisselles et du pubis, ainsi que sur l’aréole des seins, le médecin a conclu que les deux jeunes femmes étaient majeures. […] Pour Me Josette Rejou, avocate de la seconde jeune fille, ces tests « à vomir » reviennent à « ouvrir la boîte de Pandore » : « C’est dégueulasse parce qu’on part du principe que ses papiers, parce qu’africains, sont des faux. Sans compter la malveillance de l’examen puisqu’on lui a reproché de s’être rasée le pubis récemment pour cacher quelque chose, alors qu’elle ignorait qu’elle serait interpellée ! »

Ouest-France : Julio l’Angolais régularisé pour un an.

5. Rue89 : Maria, touriste refoulée à Roissy : la France a perdu une amie.

N.B. La première photo vient du site de rfi. La seconde vient du Figaro. Je me suis inspirée de cette image.

7 commentaires »

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  1. Pendant les travaux électoraux, la machine à trier les vies a continué de tourner.
     

    Je te signale (au cas où) cet article du Monde : Une étude européenne souligne la sévérité de la France en matière de politique d’immigration.

     

    Il est curieux d’y lire que “la France obtient une note moyenne grâce à des évaluations plus favorables en matière de lutte contre les discriminations”. Cela ne doit pas tenir compte de la pratique courante…
     

    Commentaire par Guy M. — 18 mars 08 #

  2. Guy M.,
     

    Merci pour la référence. J’en retiens ceci :
     

    Les ressortissants de pays tiers résidant légalement en France doivent remplir les conditions les plus sévères des vingt-huit pays pour le regroupement familial et la résidence de longue durée.
     

    Etre à égalité dans ce domaine avec l’Autriche n’est pas a priori glorieux vu les développements politiques récents dans ce pays.
     

    Voilà où nous en sommes… La France pays d’accueil, pays des Droits de l’Homme… Le plus triste c’est qu’un grand nombre de Français approuvent cette politique.
     

    Commentaire par Françoise — 18 mars 08 #

  3. Cela ressemble à un autre homme qui avait une vue dont le monde entier avait souffert et souffre encore… Lui aussi avait un complexe il paraît…

    Commentaire par Catherine — 18 mars 08 #

  4. Françoise,
     

    Un autre pavé très lourd. Ces histoires d’horreur n’en finissent plus. Moi qui ai beaucoup voyagé, je n’ose m’imaginer, seul, dans un pays étranger, aux prises avec pareille situation kafkaïenne. L’ado de 16 ans ou la jeune mexicaine ne parlant aucun mot de français sont des illustrations d’un système déshumanisé et fondé sur la peur que chaque étranger rencontré ne soit un terroriste potentiel (Des choses extrêmement graves : ne pas avoir une attestation signée de logement (avec preuve d’identité) ou une réservation ferme d’une chambre d’hôtel ?)
     

    Et malheureusement, ce n’est pas exclusif à la France. Je ne vais plus aux États-Unis parce qu’avec l’ensemble des contrôles paranoïaques qui s’y produit, je ne sais jamais si je serai envoyé vers un pays tiers sans que mon gouvernement en soit avisé.
     

    Très troublante cette chronique d’aujourd’hui.
     

    Pierre R. Chantelois

    Commentaire par Pierre Chantelois — 18 mars 08 #

  5. Catherine,
     

    Oui, cela rappelle de bien tristes choses.
     

    Commentaire par Françoise — 18 mars 08 #

  6. Pierre,
      

    Même si je pouvais je n’irais pas aux États-Unis, pour les mêmes raisons. Je suis désespérée de voir que bien des étrangers auront la même réaction et ne voudrons plus venir chez nous.
      

    Je ne suis pas sûre que cette “chasse à l’homme” chez nous soit dictée par la peur du terrorisme. Pas quand il s’agit d’enfants d’âge scolaires, de bébés etc. Ce qui se passe chez nous est plus de l’ordre de la xénophobie, et pire sans doute.
     

    Commentaire par Françoise — 18 mars 08 #

  7. Françoise
     
    Malheureusement, vous avez raison. Rien de pire que la xénophobie. Et ces quotas fixés sur des humains comme sur des bêtes d’un troupeau. Terrible.
     
    Pierre R. Chantelois

    Commentaire par Pierre Chantelois — 19 mars 08 #

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