Bon Appétit !

15 avril 08 at 20:30 | In Actualité, |Françoise |

 

Bon appétit, messieurs !

Ô ministres intègres !
Conseillers vertueux ! Voilà votre façon
De servir, serviteurs qui pillez la maison !
¹

 

Faim
© F.
 

« La notion de modernité en politique est bien l’une des plus creuses que l’on puisse imaginer. Elle est même pitoyable car elle n’exprime que la fièvre des modes et l’errance d’une classe politique tellement fière de son vide programmatique que ce vide devient même son seul programme. À défaut d’agir sur les réalités, on brasse des mots et des slogans en se laissant porter par la vague. »¹
 

__________

 
« Depuis le début de l’année 2007, les prix des denrées alimentaires de base s’envolent un peu partout dans le monde, pénalisant en priorité les pays émergents. Des émeutes de la faim ont éclaté en Égypte, au Bangladesh, en Thaïlande, au Burkina Faso, au Sénégal, en Côte-d’Ivoire, au Maroc… et la tension monte dans de nombreux autres pays. »²

« Quand le prix du riz flambe de 52% en deux mois, celui des céréales de 84% en quatre mois, et quand le prix du fret explose avec celui du pétrole, on précipite 2 milliards de personnes sous le seuil de pauvreté. […] Quand on lance, aux États-Unis, grâce à 6 milliards de subventions, une politique de biocarburant qui draine 138 millions de tonnes de maïs hors du marché alimentaire, on jette les bases d’un crime contre l’humanité pour sa propre soif de carburant… On peut comprendre le souhait du gouvernement Bush de se libérer de l’emprise des énergies fossiles importées, mais c’est déstabilisant pour le reste du monde. Et quand l’Union européenne décide de faire passer la part des biocarburants à 10% en 2020, elle reporte le fardeau sur les petites paysanneries africaines… […] Les plans d’ajustement structurels du FMI imposent toujours des plantations d’exportation qui doivent servir à produire des devises et permettre aux pays du Sud de payer les intérêts de la dette aux banques du Nord. »³

« Les États industrialisés de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ont payé à leurs agriculteurs et éleveurs, en 2006, plus de 350 milliards de dollars au titre de subventions à la production et à l’exportation. L’Union européenne, en particulier, pratique le dumping agricole avec un cynisme sans faille. Résultat : la destruction systématique des agricultures vivrières africaines. Prenons l’exemple de la Sandaga, le plus grand marché de biens de consommation courante de l’Afrique de l’Ouest. La Sandaga est un univers bruyant, coloré, odorant, merveilleux, situé au cœur de Dakar. On peut y acheter, selon les saisons, des légumes et des fruits portugais, français, espagnols, italiens, grecs, etc. — au tiers ou à la moitié du prix des produits autochtones équivalents. Quelques kilomètres plus loin, sous un soleil brûlant, le paysan wolof, avec ses enfants, sa femme, travaille jusqu’à quinze heures par jour… et n’a pas la moindre chance d’acquérir un minimum vital décent. Sur 52 pays africains, 37 sont des pays presque purement agricoles. Peu d’êtres humains sur terre travaillent autant et dans des conditions aussi difficiles que les paysans wolof du Sénégal, bambarg du Mali, mossi du Burkina ou bashi du Kivu. La politique du dumping agricole européen détruit leur vie et celle de leurs enfants. »³

« La destruction de millions d’Africains par la faim s’effectue dans une sorte de normalité glacée, tous les jours, et sur une planète débordant de richesses. En Afrique sub-saharienne, entre 1998 et 2005, le nombre de personnes gravement et en permanence sous-alimentées a augmenté de 5,6 millions. […] Les nouveaux maîtres du monde ont horreur des droits de l’homme. Ils les craignent comme le diable l’eau bénite. Car il est évident qu’une politique économique, sociale, financière réalisant à la lettre tous les droits de l’homme briserait net l’ordre absurde et meurtrier du monde actuel et produirait nécessairement une distribution plus équitable des biens, satisferait aux besoins vitaux des gens et les protégerait contre la faim et une bonne part de leurs angoisses. »³

« Et puis, la crise, après tout, est le prix de l’innovation ! Surtout pas de régulation, sinon vous allez brider la sacro-sainte croissance… Et aujourd’hui une nouvelle bulle est en train de se former… Comme on se méfie de l’immobilier, on va désormais vers les matières premières et les devises. Le pétrole, les céréales, la nourriture, le prix de l’or commencent à battre des records. »⁴
   

Qu’ajouter à cela ? L’Égypte, le Bangladesh, la Thaïlande, le Burkina Faso, le Sénégal, la Côte-d’Ivoire, Haïti, le Maroc… Ils sont loin de nous, n’est-ce pas. Mais même dans nos pays occidentaux combien sont-ils ceux qui ne mangent pas à leur faim ? Combien seront-ils demain ?

Il en est ainsi grâce à la merveilleuse mondialisation et aux belles réformes faites au nom de la Mo-der-ni-té.

Quand les profits sont toujours pour les mêmes, quand l’argent va toujours dans les mêmes poches⁵, celles qui sont déjà trop pleines, quand on arrive à affamer des populations entières pour engraisser ceux qui ont plus qu’il ne leur faut pour se nourrir pendant des milliers d’années et que les gouvernements sont complices des forces de l’argent, que reste-il à faire aux Peuples quand ils n’ont plus rien à perdre, que des vies déjà sacrifiées ? Se révolter⁶.

__________
Les citations :

1. Victor Hugo, extrait de Ruy Blas, 1838.

1. Christian Authier, écrivain et journaliste français, extrait de Les anciens et les modernes, cité dans Modernité, Encyclopédie de l’Agora.

Les articles :

2. Courrier International : Les émeutes de la faim dans le monde.

3. Jean Ziegler, rapporteur spécial des Nations-Unies pour le droit à l’alimentation :

Extraits de Une hécatombe annoncée, une interview de Libération.

Extraits de Réfugiés de la faim, Le Monde Diplomatique.

Extraits de La faim et les droits de l’homme sur Contre Info.

4. Extraits de Après les subprimes, la bulle des matières premières, un article de Bernard Maris, enseignant, écrivain et journaliste français, sur Marianne.

5. Observatoire des inégalités : « Les caisses de l’État sont vides. Et pour cause : le ministère des finances rembourse actuellement une partie des contribuables aisés de leurs impôts… Pour 2007, la facture du bouclier fiscal devrait s’élever au total à 222 millions d’euros [Les Échos, 27 mars 2008]. Les foyers pour lesquels l’ensemble des impôts directs (impôt sur la fortune, impôt sur le revenu et impôts locaux notamment) est supérieur à 60% des revenus peuvent obtenir en effet un remboursement de la part du Trésor public […]. Fin février 2008, 13 355 demandes avaient été validées pour 2007, représentant un chèque moyen de 16 600 € par foyer. Pour être bien sûr de rembourser tout le monde, Bercy a envoyé 70 000 courriers de relance aux contribuables concernés. En 2008, ce mécanisme devrait jouer de façon encore plus forte, puisque le plafond a été diminué de 60 à 50% et qu’il inclura les cotisations sociales. »

[…] il inclura les cotisations sociales et qui va payer encore une fois pour ces pauvres riches ? Les plus modestes qui n’ont déjà plus accès aux soins grâce aux franchises médicales et autres ? (Soins médicaux : Un français sur sept exclu. Le Télégramme).
Voir aussi le joli projet de Mᵐᵉ Bachelot, ministre de la Santé, de la Jeunesse, des Sports et de la Vie associative : Lunettes : Bachelot n’exclut pas un désengagement de la Sécu. (Libération) Si on ne meurt pas encore de faim, on mourra faute de soins…

Voir également l’article Qui va profiter du bouclier fiscal ?

Et : Prendre aux pauvres, donner aux riches. « Les mesures mises en œuvre par le gouvernement instaurent une nouvelle forme de redistribution, des plus pauvres vers les plus riches. La hausse des taxes pour les uns finance les baisses pour les autres. »

Et aussi : 1996-2005 : forte hausse des inégalités de revenus. « En 9 ans, le niveau de revenu des 5% les plus riches a augmenté de près de 5000 euros de plus que celui des 10% les moins riches. Pourtant, officiellement, les inégalités restent stables. »

6. Ou émigrer… Tous les quotas du monde n’empêcheront pas cela.

N.B. L’image de l’enfant mourant sur mon illustration, vient de The Globalist.

Merci à Posuto chez qui j’ai trouvé ce lien vers la liste des pays qui nécessitent une assistance alimentaire en 2008 : Crop Prospects and Food Situation.

La Bourse de Londres (London Stock Exchange) est située — cela ne s’invente pas — Paternoster Square. Celle de New York (New York Stock Exchange) est, elle, dans Wall Street la Rue du Mur… en or.
 

15 commentaires »

Flux RSS des commentaires de cet article.

  1. Françoise
     

    Je crois bien que nous sommes confrontés à l’une des pires crises que se puissent imaginer : celle des denrées alimentaires. « L’Union européenne, en particulier, pratique le dumping agricole avec un cynisme sans faille. Résultat : la destruction systématique des agricultures vivrières africaines ».
     

    Il faut voir ce qui se passe en Haïti pour comprendre la panique et l’angoisse du peuple, de plus en plus appauvri, au regard des riches, de plus en plus enrichis. « Les caisses de l’Etat sont vides. Et pour cause : le ministère des finances rembourse actuellement une partie des contribuables aisés de leurs impôts ».
     

    Constat terrible de l’Observatoire des inégalités. Et que dire des estimations de la Banque mondiale selon lesquelles le doublement du prix des denrées alimentaires pourraient pousser 100 millions de personnes vivant dans des pays à bas revenus dans une pauvreté encore plus profonde.
     

    Parfois il y a du bonheur. Mais aussi beaucoup de tristesse dans cette vie.
     

    Pierre R. Chantelois

    Commentaire par Pierre Chantelois — 16 avril 08 #

  2. Bonjour Pierre,
     

    On pensait, n’est-ce pas, que le “progrès” aiderait les hommes à mieux vivre. On s’aperçoit qu’il n’en est rien. Les terribles famines reviennent, et non pas par de causes naturelles, mais par l’avidité de certains humains, rapaces et charognards. Tout ceci n’est pas dû à la fatalité.
      

    Il y a des questions que je ne cesse de me poser : mais que font donc de leur argent ceux qui sont riches à milliards ? Pourquoi en veulent-ils toujours plus alors qu’ils ne peuvent même pas tout dépenser ?
      

    Il y a du bonheur parfois, ou plutôt des petits bonheurs, mais je dois dire que cette grande misère empêche de se sentir vraiment heureux. Et nous sommes tellement impuissants devant ces pouvoirs qui nous dépassent.
     

    Commentaire par Françoise — 16 avril 08 #

  3. … que font donc de leur argent ceux qui sont riches à milliards ?
     
    Plus d’argent encore.
     
    Il faut 19 000 000 $ à une personne actuellement pour assurer que ses petits enfants ne soient jamais dans la misère.
     

    Commentaire par Clusiau — 16 avril 08 #

  4. “pour assurer que ses petits enfants ne soient jamais dans la misère”.
     

    À mon avis nul n’est sûr de l’avenir, on a vu des fortunes plus grandes être dilapidées avant d’arriver aux petits enfants. Mais en admettant que cela fonctionne ainsi, s’il y a trop de pauvres et trop de morts de faim ou de maladie, comment continueront-ils à faire de l’argent ces magnats ? Il n’y aura plus assez d’esclaves à faire travailler et à presser comme des citrons…
     

    Commentaire par Françoise — 16 avril 08 #

  5. … Il n’y aura plus assez d’esclaves à faire travailler et à presser comme des citrons…

    Les gens baisent comme les lapins. Tant qu’il y aura la vie, y aura la baise et plein d’enfants esclaves.
     

    Commentaire par Clusiau — 17 avril 08 #

  6. Et bien non Clusiau, je ne suis pas d’accord avec vous. Les “gens” ne “baisent” pas comme des lapins, parce que “les gens” ne sont pas des lapins. (Que de mépris dans vos mots).
     

    Tout d’abord, et c’est malheureux, dans beaucoup de pays les coutumes ou les religions empêchent la contraception. Pourtant je suis sûre que bien des femmes aimeraient avoir moins d’enfants. Ensuite, dans les pays pauvres, bien des enfants nés n’arrivent pas à l’âge adulte. Enfin pour faire des enfants il faut être vivant. Ça a l’air idiot de dire ça, mais si un grand nombre d’adultes meurent ils ne pourront pas procréer et faire “plein” d’enfants esclaves. De plus de très mauvaises conditions de vie rendent bien souvent les femmes stériles.
     

    Commentaire par Françoise — 17 avril 08 #

  7. Il y a un vrai travail de résistance et de créativité et de reconquête à faire sur les mots car cette modernité à toutes les sauces et des plus rétrogrades montre combien l’idéologie d’en face est puissante pensée élaborée — si lutte des classes sent le rance c’est pourtant bien de cela dont il s’agit — à nous de réinventer nos mots et de ne pas nous les laisser confisquer.
     
    Car admettre qu’il est normal que quelqu’un gagne 100 millions de dollars pendant que d’autres bouffent de la terre n’est pas moderne, c’est juste dégueulasse. Le refuser n’est pas ringard ou archaïque mais le minimum d’humanité qui soit et même une forme d’intelligence économique et écologique. La révolution commence par la sémantique, j’en suis absolument convaincu. Pour l’instant nous subissons leur vocabulaire, il nous faut à tout prix imposer le nôtre.
     

    Commentaire par Tgb — 17 avril 08 #

  8. Tgb,
     

    Entièrement d’accord avec tes remarques.
     

    “Pour l’instant nous subissons leur vocabulaire, il nous faut à tout prix imposer le nôtre.”
      

    Je pense que c’est ce que nous faisons chaque fois que nous écrivons nos billets. Et mes dessins, comme bien d’autres caricatures, sont aussi un langage qui n’est pas le leur. Malheureusement nous n’avons sûrement pas beaucoup d’influence.
     

    Commentaire par Françoise — 17 avril 08 #

  9. Il y a un vrai travail de résistance et de créativité et de reconquête à faire sur les mots […]
     
    À mon avis les mots sont les idées, je le constate chaque jour quand j’entends ou que je lis les expressions bien-pensantes (politically correct) ; autrement dit, dans le désir de ne heurter personne, on ne dit plus rien.
     

    Commentaire par Gilles — 17 avril 08 #

  10. Françoise,
     

    Vos billets sont toujours super. Votre voix compte.
    Gilles, vous avez raison - on ne peut faire plaisir à tout le monde.
    ~~~~~
    Vos billets ne sont jamais écrit avec l’intention de faire de la peine ou contrarier.
    Mes amitiés à vous deux.
     

    Catherine
     

    Pour ce sujet, mon coeur me fait mal.

    Commentaire par Catherine — 18 avril 08 #

  11. Merci Catherine.
     

    Nous essayons en effet de dire les choses comme nous les pensons, mais sans méchanceté ni haine.
      

    Il y a tant d’événements qui font “mal au cœur”, et tant pour lesquels nous sommes si impuissants…
     

    Commentaire par Françoise — 18 avril 08 #

  12. Magnifique billet, Françoise ! Vous exprimez si bien ce que je ressens… Je panique devant cette noire perspective pour tant de personnes du Tiers-monde.
     

    Très juste votre commentaire aux injustes mots de Clusiau… Pauvres femmes : enchainées aux religions, aux traditions, à l’inculture… !
     

    Bon samedi !

    Commentaire par Candi — 19 avril 08 #

  13. Bonjour Candi,
     

    Merci pour le compliment.
     

    À mon avis cela ne touche pas que le Tiers-monde, même si dans les pays riches il n’y a pas de famine, je pense que bien des gens sont dénutris. Et je crains que cela ne s’améliore nulle part si la politique de “mondialisation-globalisation” perdure.
      

    Bon week-end à vous.

    Commentaire par Françoise — 19 avril 08 #

  14. Bonjour,
     

    Au retour de mon insouciant périple, je suis tombé en arrêt devant ce dessin, si juste, si dénonciateur, si fort, qui dit tout…
     

    Ironie de l’histoire: les premiers succès des adorateurs du marché libre ont été remportés sur le “problème des grains” envisagé sur un territoire national; et voilà le “problème de la disette” posé sur le plan mondial !
     

    Les économistes libéraux se sentent-ils “au pied du mur” ? Je n’en ai pas l’impression.
     

    Commentaire par Guy M. — 20 avril 08 #

  15. Bonjour Guy M.,
     

    Merci, j’ai essayé de faire passer toute ma révolte dans ce dessin.
      

    Les économistes libéraux nous diront encore qu’il suffit d’être patient le Tout-Puissant-Marché va tout arranger… D’ici là la moitié des habitants de la planète seront morts de faim.
      

    P.S. Les vacances ont été bonnes ? Alors granit ou grès ? :)
     

    Commentaire par Françoise — 20 avril 08 #

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