Un an seulement…

6 mai 08 at 20:46 | In Actualité, |Françoise, |Gilles |

Les grands esprits se rencontrent… Françoise et moi avons réfléchi dans le même sens, hier, sans nous consulter, voici donc nos billets l’un à la suite de l’autre.
 

 
[Article de Françoise]

[…] j’ai bien conscience que dans les critiques qui me sont faites celle qui m’a le plus touché, celle qui m’interpelle le plus c’est celle qui voit une partie des Français se dire : au fond il fait une politique pour quelques-uns et pas pour tous. Si les Français croient ça, et ils ont raison de le croire, je dois en tirer les conséquences immédiates.
   — Nicolas Sarkozy¹

Un an de mobilisation, un an de travail, un an de réforme avec un président qui est un visionnaire.¹
 

Boulot
© F.

 
Un président visionnaire… du passé. La Droite n’a pas changée, ses partisans non plus. L’idéal des politiques de droite ? La société du XIXᵉ siècle, chacun à sa place, les riches en haut, les pauvres en bas. On s’arrangera pour supprimer le droit de grève, on privatisera l’État, l’Administration, l’Enseignement, l’Hôpital, on pratiquera une Laïcité Positive… Une vrai Réforme Moderne. On préservera et on augmentera pour les privilégiés leurs privilèges, ce pourquoi le Peuple travaillera plus sans gagner plus.

Je ne résiste pas au plaisir de citer de grands penseurs français, qui ont été visionnaires en leur temps, eux aussi. Ainsi Mʳ Dutreil, qui fut secrétaire d’État aux PME, au Commerce, à l’Artisanat, aux Professions libérales et à la Consommation de 2002 à 2004, ministre de la Fonction publique et de la Réforme de l’État en 2004, ministre des PME, du Commerce, de l’Artisanat et des Professions libérales de 2005 à 2007, déclarait en 2004 :

« Les retraités de la fonction publique ne rendent plus de services à la nation. Ces gens-là sont inutiles, mais continuent de peser très lourdement. La pension d’un retraité, c’est presque 75% du coût d’un fonctionnaire présent. Il faudra résoudre ce problème. […] »²

Mʳ Denis Kessler que j’avais déjà cité, mais dont le discours édifiant mérite d’être rappelé, déclarait en 2007 :

« Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme… À y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! […] la création des caisses de Sécurité sociale, le statut de la fonction publique, l’importance du secteur public productif et la consécration des grandes entreprises françaises qui viennent d’être nationalisées, le conventionnement du marché du travail, la représentativité syndicale, les régimes complémentaires de retraite, etc. Cette « architecture » singulière […] est à l’évidence complètement dépassée, inefficace, datée. Elle ne permet plus à notre pays de s’adapter aux nouvelles exigences économiques, sociales, internationales. Elle se traduit par un décrochage de notre nation par rapport à pratiquement tous ses partenaires. […] Il fallait aussi que le débat interne au sein du monde gaulliste soit tranché, et que ceux qui croyaient pouvoir continuer à rafistoler sans cesse un modèle usé, devenu inadapté, laissent place à une nouvelle génération d’entrepreneurs politiques et sociaux. […] »³

Il est également fort instructif de lire les études de la Fondation Concorde² (qui compte entre autres, parmi ses membres, Guillaume Sarkozy). J’ai choisi quelques passages d’une publication du mois de Septembre 2007 :

« 54% du produit intérieur brut est aujourd’hui consacré à la dépense publique. La productivité de la dépense publique est-elle équivalente à celle de la dépense privée ? Quels moyens peut-on avoir d’améliorer cette productivité de la dépense publique ? Cette dépense est à 45% une dépense de rémunération de fonctionnaires. Ces dépenses d’administration trouvent pour l’essentiel leur source dans les territoires, dans l’enseignement supérieur, dans l’éducation et au ministère des Finances. Or on constate que de grands gisements de productivité existent y compris dans les territoires. […] »

« Substituer à l’empilement de commune, inter-communalité, département, région un couple commune/inter-communalité, département/région : les élus des conseils généraux enverraient des délégués former l’assemblée régionale. Il n’y aurait alors plus qu’une seule élection locale. Cela reviendrait à une fusion élective des départements et des régions. À cette occasion une petite dose locale de proportionnelle pourrait être envisagée. […] »

« Vendre les sous-préfectures et les remplacer par des boutiques de ville pour les services au public, boutiques qui s’autofinanceraient. […]

« En conformité avec le principe de subsidiarité, déléguer au privé toutes les tâches qui peuvent l’être, l’État se limitant à délivrer un agrément. […] »

« Vue de l’étranger, l’organisation de la société Française présente de nombreux archaïsmes. […] »

« Le système politique, lui même orienté vers une présidentialisation irrésistible, qui semble correspondre aux besoins du temps, n’a pas atteint tous ses équilibres. De son côté notre administration, hypertrophiée et monolithique, consomme des ressources humaines précieuses au détriment de la société civile. Elle devient un témoin lourd et encombrant du combat économique conduit pour l’essentiel par les hommes et les femmes d’entreprises de notre pays, dont désormais tout dépend. […] »

« Pourtant notre pays ne peut échapper aux règles élémentaires d’une bonne gestion et d’un budget équilibré. Il est impossible, par exemple, de dépenser plus si on travaille et gagne moins. Par ailleurs, on ne peut durablement compter sur les autres pour financer ses propres dépenses. C’est vrai pour tout le monde, vrai pour les Français et c’est vrai pour la France. Doit-on aussi rappeler que l’accueil sans discernement des déshérités de ce monde ne contribue pas au renforcement de la cohésion nationale ni d’ailleurs à la remontée du niveau de vie des Français les plus pauvres. […] »

« Un nouveau rôle pour les préfets : Accompagner la réduction de 36,000 à 12,000 du nombre de communes spécialement en zone rurale […] Le rôle des préfets délégués consisterait à expliquer aux élus locaux l’ensemble des enjeux et à mettre en évidence budget par budget les économies possibles […] »
 
On retrouvera de ces propositions, faites en 2007, dans le rapport de Mʳ Attali⁵. Rapport qui fut critiqué par bien des membres de l’UMP lors de sa présentation en Janvier 2008, mais qui semble de retour en grâce ces jours-ci.

Le 5 Mai 2008 Mʳ Fillon déplorait que La France a pris du retard, réformer est obligatoire. […] Si la réforme est si difficile dans notre pays, c’est parce qu’on a tellement attendu qu’aujourd’hui il faut tout faire en même temps. […] nous n’avons pas le choix, il faut réduire les dépenses de l’État pour retrouver de la croissance et retrouver l’équilibre des finances publiques. […] Je ne connais pas de moyen de réduire les dépenses de l’État sans réduire en même temps le nombre des fonctionnaires. Tout en se réjouissant malgré tout de ce qu’On a emmené les Français sur le terrain idéologique que nous souhaitions.
 

Ainsi donc, nous sommes bien, depuis l’élection de Mʳ Sarkozy, « sur le terrain idéologique » de la Droite. Exactement là où depuis des années elle veut nous mener. Cette Droite qui a ressassé à l’envie que la France sombre, qu’il n’y a pas d’autres solutions que celles qu’elle préconise. Mʳ Sarkozy qui — lapsus révélateur ? — reconnaît que certains Français ont raison de penser qu’il fait une politique pour quelques-uns et pas pour tous. La Droite « décomplexée », victorieuse et dominatrice, méprisant les serviteurs de la République, méprisant le Peuple. La Droite dure aux faibles, haîneuse aux étrangers⁶. La Droite qui ne réforme pas la France, mais qui veut la transformer pour la conformer aux idéaux du néo-libéralisme anglo-saxon. La Droite qui défigure la France au point que la majorité des Français ne s’y reconnaît plus. Et tout cela sans qu’une opposition crédible vienne changer la donne. Le Parti « Socialiste », le seul parti qui aurait pu enrayer cette évolution, a trahi depuis longtemps ses idéaux et ses électeurs.

Le 6 Mai 2007… Le 6 Mai 2008… Un an seulement ? Déjà un an de trop.

__________
1. Interview du 24 Avril 2008 à l’Élysée. On peut voir ce passage sur Tom’s Games.

Propos de Chantal Brunel, porte-parole de l’UMP, rapportées par l’AFP.

2. Renaud Dutreil, le 20 octobre 2004, cité par Bétapolitique et Le Grand Soir.

La Fondation Concorde se revendique politiquement indépendante. Cependant, quand Jacques Chirac était président de la République, certains la présentaient comme « le think tank le plus proche de l’Élysée ». Et Impulsion Concorde un groupe de réflexion dont l’ambition est d’interpeller les étudiants et jeunes actifs sur les problèmes de la France […] Impulsion Concorde est liée à la Fondation Concorde.

3. L’article de Denis Kessler du 4 octobre 2007 (devenu introuvable sur Challanges.fr qui l’avait diffusé en éditorial) est cité par l’Humanité.

4. Le rapport Quelques pistes pour réduire la dépense publique. Pour un grand audit de l’État. est téléchargeable sur le site de la Fondation.

5. Libération : Les députés de la majorité ont décidé de reprendre à leur compte une trentaine des mesures « iconoclastes » du rapport Attali.

6. À lire voir et entendre sur Rue89 : Benasayag : RESF marque une nouvelle forme d’engagement. Extraits :

« À l’origine de la théorie de l’effet miroir, il y a un coup de fil. Celui d’Anne, une amie du philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag. Elle l’appelle, un dimanche après-midi : enseignante dans un collège à Reims, elle voudrait qu’il reçoive dans sa consultation de pédopsychiatrie trois enfants congolais. Leur mère, enceinte, vit en France sans titre de séjour. Ils ont vécu une interpellation musclée à domicile et sortent tout juste de centre de rétention. Ils étaient scolarisés. Le plus jeune, 3 ans, a été menoté*. C’est cette histoire qui fait entrer Miguel Benassayag dans le giron du Réseau éducation sans frontières (RESF), dont il se décide à faire un objet de recherche. Avec la philosophe Angélique del Rey, il entreprend en effet un travail autour de l’engagement qui fonde le réseau. Pour Miguel Benasayag […] la société tout entière est traumatisée par la politique actuelle envers les migrants. Le psychanalyste argue en fait que les violences faites aux migrants portent atteinte non pas à ce qu’ils font mais à ce qu’ils sont. Dans cette mesure, la chasse aux sans-papiers et la politique du chiffre engendrent de profonds chocs psychologiques dans toute la société française qui n’en ressort pas indemne […] »

* Je souligne. On peut consulter la biographie de Miguel Benasayag sur Wikipédia.

N.B. On peut lire : RSA : prendre aux classes modestes pour donner aux pauvres un article de Patrick Savidan (Observatoire des inégalités). Extraits :

« La décision de financer le Revenu de solidarité active en puisant dans les financements prévus pour la Prime pour l’emploi illustre parfaitement la stratégie sociale du gouvernement. […] Selon Nicolas Sarkozy, le Revenu de solidarité active se fera en en maîtrisant les coûts parce qu’on va redéployer une partie de la Prime pour l’emploi. La formule est lapidaire et inquiétante. Ce qui se présente comme une simple manipulation comptable aurait en fait, si le projet devait être réalisé, des répercussions sociales majeures et ferait un peu plus éclater au grand jour la logique de l’action du chef de l’État : soulager les couches favorisées, offrir une maigre compensation aux plus démunis en prélevant sur les classes moyennes. Cette proposition doit être mise en perspective. Elle s’inscrit dans un contexte social que contribuent à définir deux faits majeurs : Le premier concerne les bénéficiaires de la réforme fiscale voulue par Nicolas Sarkozy. Hormis la défiscalisation des heures supplémentaires qui, en principe, peut bénéficier à tous les salariés, le paquet fiscal voté durant l’été 2007 aura surtout pour effet de soustraire encore davantage à l’impôt les foyers les plus privilégiés. […] En tout état de cause, choisir de renforcer les effets insuffisamment redistributifs du système social français, en invitant les actifs les plus modestes à financer l’effort nécessaire de solidarité, alors que, dans le même temps, le paquet fiscal va rapporter aux seuls foyers les plus aisés près de 4,5 milliards d’euros, c’est affirmer, de manière claire et nette, une préférence résolue pour les inégalités à laquelle — si la solidarité doit conserver un quelconque sens — on ne peut décidément pas s’associer. »

On peut lire aussi l’article de Denis Collin : Coup de barre à droite.
 

 
[Billet de Gilles]

Le problème que nous avons en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne bien, l’école fonctionne bien, la police fonctionne bien. Alors il faut tenir un discours, expliquer que nous sommes à deux doigts d’une crise majeure — c’est ce que fait très bien Michel Camdessus — mais sans paniquer les gens, car à ce moment-là, ils se recroquevillent comme des tortues.
   — Renaud Dutreil, le 20 octobre 2004, lors d’un débat organisé par la Fondation Concorde¹.
 
Deux remarques. Il est révélateur que le ministre de la Fonction Publique fréquentait un groupe qui prône « la naissance d’une société privilégiant l’initiative privée »² et trois ans avant l’élection du président, ce qui montre que les idées actuelles proposées par le gouvernement ne sont pas une réponse aux problèmes actuels, mais l’application d’idées toutes faites. Autrement dit, la poursuite d’une idéologie. On peut lire aussi, clairement énoncé sur la page de présentation, un autre leitmotiv cher à la Droite : « Parmi les pays développés la France a un retard évident sur nos principaux concurrents concernant la participation de la société civile au renouvellement des idées. » Mais il est évident pour moi, qui suis étranger à la France, qu’au contraire la société civile française suit de près toutes les idées pas si nouvelles servies aux citoyens par la Droite dans les discours, les médias, etc. et souvent en voit très bien l’inapplicabilité.

__________
1. Renaud Dutreil était alors Ministre de la Fonction Publique et de la Réforme de l’État. La Fondation Concorde est un think-tank ultra-libéral, « initiative de militants et de patriotes conscients de l’éloignement de notre société des méthodes de gestion qui font partout la richesse des pays concurrents ». Les propos de Renaud Dutreil avaient été rapportés par Charlie Hebdo, cité par Betapolitique, qui reproduit la totalité de l’intervention du ministre.
2. Fondation Concorde, Présentation (sur leur site).
 

2 commentaires »

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  1. Françoise
     

    Monsieur Dutreil voit dans les personnes retraitées de la Fonction publique des gens qui ne rendent plus de services à la nation. Ces gens-là sont inutiles. Paroles méprisantes et détestables. Et toutes ces déclarations, plus intempestives les unes que les autres, que vous nous proposez à lire, sont de la même eau que monsieur Dutreil. Le débat privilégiant l’initiative privée est commun à nos deux pays. Il faut se méfier du miroir aux alouettes. La privatisation des services publics n’a jamais été garante de succès. Dans le domaine de la santé, l’Angleterre a payé chèrement certaines privatisations.
     

    Pierre R. Chantelois

    Commentaire par Pierre Chantelois — 9 mai 08 #

  2. Pierre,
     

    Mr Dutreil ajoutait “il va falloir résoudre ce problème”. C’est ce que Mr Sarkozy a décidé de faire. Comme il serait sans doute difficile “d’éliminer physiquement” les retraités inutiles et qui coûtent cher (précisons tout de même que les fonctionnaires versent une cotisation pour leur retraite pendant toute la durée de leur activité, et qu’une fois à la retraite ils payent des impôts sur leur pension), on supprimera le plus possible de postes de fonctionnaires.
      

    Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire, la privatisation n’est pas gage de meilleurs services et de prix bas. Comme vous le signalez pour la Grande-Bretagne (santé, transports etc…), il en est de même aux États-Unis. Les entreprises privées n’ont pas pour vocation la philanthropie mais la rentabilité et le profit.
      

    Après les fonctionnaires de l’Enseignement, ce sont les militaires qui sont visés … Et tant pis pour les “dommages collatéraux ” que cela va occasionner dans les villes de garnison.
     

    Commentaire par Françoise — 9 mai 08 #

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